[Défi] L’Arbre de la Guerre (Galactique)

Petit défi relevé en octobre 2012 sur le Monde de l’Ecriture.
La consigne était la suivante :  « Je te propose un huis-clos dans un vaisseau spatial (mais en est-ce bien un?) dont l’équipage n’est composé que d’enfants qui mènent une véritable guerre inter-stellaire (ou pas ?) en se chamaillant »

——

–      Amiral, on détecte quelque chose près de la frontière galactique Nord !

Affecté aux écrans de contrôle, le lieutenant Pollux prenait son rôle d’alerte très au sérieux. Il en allait de la survie de la flotte, après tout. Tout l’équipage et l’ensemble des civils embarqués dans la colonie spatiale comptaient sur ses compétences exceptionnelles. Le moindre petit « bip » ou signal lumineux n’avaient aucun secret, le langage des radars était comme une langue maternelle pour lui. Et puis, il était le seul du vaisseau habilité à décrypter les signaux en provenance de l’espace intersidéral.

–      Qu’est ce que vous avez vu, lieutenant ?
–      Un point bleu qui clignote à fréquence élevée : les envahisseurs approchent !
–      Impossible ! s’exclama l’amiral. Il faut préparer nos défenses ! Commandant Théo, allez me chercher le technicien-chef des boucliers spatiaux !

Le commandant Théo, petite tête blonde et grand timide, le plus jeune de l’équipage, balbutia d’un air légèrement affolé : « Qu…Qui c’est ? »

–      Comment ça, qui c’est ? Voyons, c’est Carotte, bien entendu. Dépêchez-vous un peu, les envahisseurs n’attendront pas ! S’impatienta son supérieur.
–      Euh… tr… très bien, chef ! je…je veux dire Amiral. J’reviens tout de suite !
–      Lieutenant Pollux, je veux un rapport toutes les minutes sur la situation radar. Nous ne savons pas de quoi ces extraterrestres sont capables. Que tout le monde se prépare : on ne fuira pas le combat s’ils arrivent sur nous !
–      Compris, Amiral ! Répondirent de concert les deux autres membres présents dans le centre de commandement.

En marge de Pollux, près de la baie en cellophane était posté le sous-lieutenant Adrien, dit le Borgne en raison du bandeau recouvrant son œil droit – au demeurant tout à fait valide. Du haut de ses huit ans, Adrien Grangerot, inconditionnel des films de piraterie, avait insisté pour ajouter ce détail crucial à son personnage déjà haut en couleurs, comme en témoignaient ses bottes en caoutchouc vertes et son t-shirt zébré de jaune. En toute incohérence, le Borgne était chargé d’assurer le contrôle à l’œil nu du secteur spatial où stationnait la colonie et de seconder comme il se doit le lieutenant Pollux dans son activité de détection d’ennemis. Ce dernier ne tarda d’ailleurs pas à s’égosiller de nouveau :

–      La fréquence des signaux augmente encore, je crois qu’ils sont tous proches de nous ! Sous-lieutenant : confirmation visuelle ?
–      Négatif lieutenant ! Je ne vois rien de mon côté, répondit le Borgne, apparemment en manque total d’imagination. Il avait accepté de participer uniquement parce qu’on lui permettait de porter sa tenue favorite, mais il trouvait que tout ça manquait cruellement d’eau, de bateaux et de mousquets. Tant qu’à être une vigie, il aurait préféré être à l’extérieur, et pas enfermé derrière un film plastique. Yann lui avait rétorqué qu’on ne pouvait pas faire ça dans l’espace, et que de toute façon il pouvait très bien voir les ennemis arriver en restant à l’intérieur du vaisseau, c’était moins dangereux. Le Borgne trouvait parfois l’amiral très agaçant.

–      Comment est-ce possible, s’exclama Pollux, le radar nous les indique à moins de cinquante kilomètres de distance ! Ils devraient être sur nous ! Adrien, vérifiez !

Le sous-lieutenant adressa un soupir entendu à son supérieur, et scruta une nouvelle fois la zone située en face de lui.

–      Je vois rien que des arb… enfin je veux dire, rien que des astéroïdes, chef. Si ça se trouve, ils ont trouvé le moyen de se rendre invisible. Un truc furtif, ou chais pas quoi.
–      Tu dis n’importe quoi, Le Borgne. Des vaisseaux, ça ne peut pas devenir invisible, c’est trop gros pour ça. Amiral, enchaîna Pollux de retour dans son rôle, il n’y a aucun problème dans le système de détection ! Les radars ne me mentent jamais. Le sous-lieutenant Adrien ne fait pas correctement son travail !

L’Amiral Yann ajusta sa casquette de pilote de ligne – empruntée à son oncle pour l’occasion – et afficha un air grave. Ce n’était pas le moment de perdre son calme. Il était le plus vieux de tous ici – presque dix ans – donc certainement le plus sage et le plus à même de régler une situation de crise. Et une potentielle attaque d’envahisseurs semi-invisibles, c’était une sacrée situation de crise. De plus, il ne s’était pas autoproclamé Amiral-Grand-Commandeur-de-la-Flotte-Spatiale-des-Trois-Lunes sans raison : il lui fallait agir.

–      Un peu de sang-froid, ici. Le sous-lieutenant Adrien a peut être vu juste : il est possible que les extraterrestres possèdent une technologie qui nous est inconnue. Nous ne devons pas les sous-estimer.

L’Amiral fit mine d’appuyer sur quelques boutons et abaissa un manche qui, par un jeu de fils et de leviers, entrebâilla une ouverture sur sa droite. S’abaissant au niveau de l’orifice, Yann chuchota quelques mots à l’oreille stationnée de l’autre côté de la paroi, qui disparut alors en emportant un ordre avec elle.

–      La meilleure défense, c’est l’attaque. J’ai demandé à ce que nos canons lasers soient armés, au cas où. Nous allons aussi procéder à une manœuvre inédite, qui n’a jamais été testée avant, mais qui va sans doute nous aider à y voir plus clair. Nos scientifiques travaillent depuis plusieurs semaines maintenant sur la détection de l’invisible dans leurs laboratoires. Peut être que l’on peut utiliser ce qu’ils ont découvert pour contrer les env…

Le Grand Commandeur fut interrompu par le retour de son commandant, suivi d’un rouquin à l’embonpoint manifeste. Gravissant péniblement les barreaux de l’échelle d’accès au centre de contrôle, le nouveau venu se présenta tout essoufflé devant ses supérieurs, un cahier à la main.

–      Au rapport, technicien-chef Carotte ! Lança l’Amiral.

La respiration encore courte, un œil sur ses notes, le technicien s’exécuta néanmoins :

–      L’allumage des boucliers est en cours, Amiral. Ma tablette m’indique que leur activation est presque terminée pour les boucliers avant. Par contre, nous avons un problème pour les boucliers arrière : il n’y en a que 10 sur 30 d’actifs, ça a l’air d’être bloqué quelque part.
–      Zut. A quoi pensez-vous que c’est dû, Carotte ?
–      Je ne sais pas du tout, Amiral. Ca n’est jamais arrivé avant, les mécaniciens sont en train de vérifier tout le système.
–      Sabotage ?
–      Je ne préfèrerais pas, Amiral.
–      Vous avez raison, moi non plus. Nous avons déjà assez à faire avec ces ennemis invisibles.
–      … Je peux jouer avec vous ?

La dernière question provenait du plancher. La voix, fluette et hésitante, appartenait à une tête couverte de boucles brunes. Celle-ci fit son apparition dans le centre de commandement, accompagnée d’une chose bleue et touffue. Sous les boucles, deux grands yeux noirs attendaient, interrogatifs, la réponse de l’Amiral.

–      … Non, Lilie, tu sais bien que c’est pas pour toi ici !! C’est dangereux. Descends de là, retourne voir maman !

Moue boudeuse. La petite voix reprit :

–      … Mais pourquoi ? Prooooooomis je touche à rien. Bloupi fera rien lui non plus. Je veux juste rester avec vous dans la cabane.
–      C’est pas une « cabane », c’est un croiseur spatial, d’abord. Et puis on est en guerre contre des extraterrestres, t’aimes pas ça les extraterrestres, non ? Et ben eux non plus ils t’aiment pas, et s’ils t’attrapent ils vont te dévorer, et comme tu cours moins vite que nous c’est sûr qu’ils t’attraperont en premier. Alors va-t-en vite !

Silence. Yann était exaspéré. Sa petite sœur avait toujours le chic pour débarquer lors de leurs jeux, traînant partout sa fichue peluche horrible, et prenait pour habitude de tout gâcher, à grand renforts de cris et de larmes. Cette fois-ci, il en était hors de question.

–      Pourquoi t’es toujours méchant avec moiiii … Conclut la gamine, geignarde.

Soupir. L’ensemble de l’équipage demeurait silencieux, attendant sans doute que la situation ne s’éclaircisse sur le pont de commandement. Tous se reposaient sur Yann pour cela, lui seul ayant l’autorité nécessaire pour se débarrasser de l’élément perturbateur.

–      D’accord, d’accord… Bon ! Commandant Théo, reprit l’Amiral, veuillez conduire ces deux intrus dans la prison au pont inférieur. J’ai l’impression que les envahisseurs ont infiltré notre vaisseau en prenant forme humaine !
–      Chuis pas une « envahisseur » !
–      Ca reste à vérifier ! On ne peut pas le savoir avant de t’avoir examinée. Et Bloupi a une fourrure qui ressemble encore à celle des extraterrestres. Sans doute qu’il n’a pas terminé sa transformation….Commandant Théo, enfermez-les à triple tour, et prévenez l’équipe de scientifiques de préparer leur matériel de test.
–      Mais… Protesta le cadet de la bande, visiblement chagriné d’être encore pris pour le larbin de service.
–      Il n’y a pas de mais qui tienne ! C’est un ordre, Commandant !

Théo se trouvait là au beau milieu d’un dilemme.

A sept ans, il aimait beaucoup être le second à la tête d’une flotte stellaire. Il avait gravi les échelons militaires et remporté ce grade assez facilement, étant donné qu’il était le plus proche voisin de Yann, et qu’il se trouvait tout le temps fourré chez lui. Ce qu’il préférait, c’était lorsqu’il pouvait remplacer l’Amiral au poste de pilotage quand celui-ci devait s’absenter, que ce soit pour aller s’adresser directement aux équipes techniques des ponts inférieurs, motiver les troupes, négocier avec des marchands galactiques ou tout simplement aller aux toilettes. En outre, Théo avait décroché cette opportunité-là car, en contrepartie, il acceptait d’effectuer sans broncher les basses besognes de l’Amiral, comme faire le coursier ou se charger des intrus ; les autres n’avaient jamais saisi cette chance.

Mais le jeune garçon aimait aussi énormément passer du temps avec Lilie. D’un an sa cadette, la fillette était de bonne compagnie, prêtait ses jouets avec plaisir et partageait toujours de bon cœur lorsqu’il s’agissait de fraises Tagadoux – les bonbons favoris de Théo. En plus, il la trouvait drôlement jolie, avec ses longues boucles brunes peuplées de barrettes roses, ce qui ne gâchait rien à l’affaire. Même si elle pouvait être capricieuse par moment, Lilie était son amie. Il n’avait pas vraiment envie de lui faire de la peine, et la conduire en prison se révélait délicat sans qu’elle ne se vexe.

Alors, pour la première fois depuis fort longtemps, le Commandant Théo se rebella contre son supérieur hiérarchique.

–      N… Non.

L’Amiral fulminait.

–      Comment ça, non ?!

Le commandant embrassa de nouveau son courage et réitéra sa réponse, catégorique :

–      N…Non, je… j’emmènerai pas Lilie et Bloupi en prison. Ils ont rien fait de mal. Et je vois pas ce que ça peut faire si elle reste ici, avec nous, au poste de contrôle… Moi, je trouve pas qu’elle ressemble à un extraterrestre, rougit-il.

Le Borgne contemplait la scène, au bord de l’ennui. Toute cette expédition dans les confins de l’Univers virait au mauvais récit parfumé à l’eau de rose. Il se fit la réflexion que tout ça ne serait jamais arrivé sur un bateau-pirate. Les filles, si elles ne se taisaient pas, il suffisait de les balancer par-dessus bord en les faisant marcher sur une planche rebaptisée plongeoir pour l’occasion, et attendre qu’elles se fassent grignoter par des requins. Problème réglé. Avec un vaisseau spatial, tout devenait plus compliqué ; ça n’avait franchement rien d’amusant. De toute façon, personne ne voulait l’écouter quand il s’agissait de choisir un jeu.

Tout à coup, une idée d’animation lui traversa l’esprit. Il clama haut et fort : « Mutinerie ! Mutinerie ! Mutinerie ! », sans véritablement déterminer s’il dénonçait la rébellion ou s’il en faisait partie. Très vite, le lieutenant Pollux suivit le mouvement, rejoint aveuglément par Carotte.

L’Amiral Yann se mit à vociférer que tout rebelle serait considéré comme allié des envahisseurs et donc condamné pour traîtrise.
Le Commandant Théo, résigné, s’était rapproché de la fillette et faisait rempart contre toute manœuvre à son encontre.
Lilie, elle, s’était mise à pleurer, parce qu’il n’y avait que comme ça qu’elle pensait arriver à ses fins.
Bientôt, le centre de commandement ne fut plus que brouhaha.

Ce qui attira une figure paternelle dans le vaisseau spatial, qui ne tarda pas à se faire entendre elle-aussi.

–      Vous arrêtez tout de suite ce raffut et vous descendez de là ! Il est tard.
–      Mais…
–      TOUT DE SUITE ! Tonitrua le père.

L’Amiral, en colère et plutôt déçu de la tournure des évènements, tenta une pirouette scénaristique :

–      Vous voyez, si on fait du bruit, ça supprime l’invisibilité des extraterrestres ! On a enfin un moyen de les voir ! Il fa…
–      Yann, TU TE TAIS ! Lilie, ramasse ton Bloupi. Tous les deux, vous filez au lit. Les autres, vos parents vous attendent pour rentrer, allez !

L’intervention parentale, décidément inflexible, ne permettait aucune contestation, et tua toute rébellion dans l’œuf. Déconfit, l’équipage quitta peu à peu les lieux, les membres usant l’un après l’autre de l’échelle d’accès pour retrouver le pont de débarquement, ou plutôt le jardin. Au pied de l’arbre, la petite troupe se dispersa bien vite, après échanges de « bonne nuit ».

C’est seulement après avoir jeté un dernier regard rempli de tristesse à son vaisseau abandonné que Yann, Amiral-Grand-Commandeur-de-la-Flotte-Spatiale-des-Trois-Lunes, capitula, contraint de rendre provisoirement les armes pour la sûreté de la colonie stellaire. Toutefois, il savait que dès le lendemain, il se débrouillerait pour organiser le sauvetage de son équipage, retrouver son croiseur, et alors le voyage recommencerait. « Les extraterrestres ont remporté cette bataille, mais ils ne gagneront pas la guerre » pensa-t-il, avant de sombrer dans le sommeil et de s’envoler vers une autre galaxie.

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