Perfecto (1)

Dans le cadre de mon projet CT, première partie de la nouvelle Perfecto (titre provisoire).

——

Un son lointain. Aquatique. Sourd. Pourtant, je ne suis pas en train de barboter dans le fleuve ou dans ma baignoire. Je suis affalée sur mon lit, couette recroquevillée à mes pieds, vêtements éparpillés sur le lino. Ma tête est lourde, remplie de margaritas et autres cocktails à base de tequila. Mes jambes refusent de bouger, il doit être encore tôt. Le soleil semble déjà éclairer toute une partie de la chambre. Je sais qu’il y a quelque chose de prévu aujourd’hui, mais quoi ? Le son, pas si éloigné de moi que cela finalement, provient de l’objet le plus invasif de notre siècle : un téléphone portable… A fortiori le mien, caché sous l’édredon. Il fait entendre encore et encore sa sonnerie stridente, bien décidé à me faire réagir. Je remue doucement les pieds mais refuse d’ouvrir les yeux, convaincue que la lumière est aussi nocive pour eux que pour des vampires. Je suis une créature de la nuit moi aussi, et tout interlocuteur tentant de me contacter à cette heure devrait en être conscient ! D’ailleurs, quelle heure est-il ? Petit à petit, j’atteins mon cellulaire à l’aide de contorsions et l’attrape de mon bras gauche, plus alerte que le reste de mon corps. La sonnerie s’interrompt alors – ô joie ! Pour reprendre de plus belle quinze secondes plus tard. Soupir. « Il est tenace, celui-là » pensé-je. Je n’avais pourtant rencontré personne de mémorable hier soir… Capitulant, je me convaincs d’ouvrir l’oeil, un seul, histoire d’en savoir un peu plus sur l’heure et mon contact. Les rayons de soleil sont agressifs, mais je résiste à leurs attaques ; l’écran du maudit appareil indique que mon correspondant est en réalité une jeune femme, Coralie – ma meilleure amie. Il est dix heures passées de trente minutes. Je décide de lui répondre, histoire de la récompenser de sa persévérance.

– ENFIN ! S’exclame-t-elle. Tu décroches ! Qu’est ce que tu fiches ? Ca fait bien une demi-heure que j’essaie désespérément de te joindre, j’allais finir par débarquer chez toi et défoncer ta porte ! Il est déjà tard, le marché est ouvert depuis belle lurette… On va rater toutes les pièces qui valent le coup !

Toujours survoltée ma Cora. Nous étions pourtant rentrées à la même heure au petit matin… Je me suis toujours demandée à quoi elle carburait. Je réponds par un grognement, ce qui finit de l’agacer :

– Oh je vois, tu viens de te réveiller c’est ça ? Les cuites ça te réussit pas, Miss ! Grouille-toi, enfile quelque chose en vitesse et rejoins-moi à l’arrêt Jean Macé. T’as quinze minutes, sinon je fais le tour des stands sans toi !

Je parviens à marmonner un « … mais de quoi tu parles ? » faiblard, qui reçoit pour seule réponse un « Vintage ! Dépêche ! » suivi de l’interruption de la communication.

La mémoire me revient alors. Avec l’arrivée de l’été, les marchés de plein air et les foires se multiplient. Ameublement, curiosités culinaires, littérature, stylisme… Il y en a sur tous les thèmes et pour tous les goûts. Depuis quelques années, durant deux journées du mois de juin, Lyon devient capitale européenne du style Vintage, transformée en ville d’accueil d’un marché majeur consacré à la mode des époques passées. Passées, mais non oubliées, et carrément adulées par certains afficionados. Aussi, en nostalgiques d’un temps que nous n’avions pas connu, Coralie et moi avions pris l’habitude de nous y retrouver chaque année pour une séance intensive de shopping. Aujourd’hui est le premier jour de l’évènement.

Suivant les consignes de ma compère à la lettre, je sors prestement du placard une chemise et une jupe légère pour m’habiller, et m’empare de mon sac à main avant de claquer la porte. Le petit-déjeuner attendra. Une correspondance de transport et six arrêts de métro plus loin, j’arrive à bon port. Coralie m’attend de pied ferme, dans une robe évasée tout droit sortie des sixties pour l’occasion. « Tu sais que tu as une tête horrible ? » me lance-t-elle, souriant jusqu’aux oreilles. Elle continue :

– Pas encore bien remise de notre petit voyage au Mexique, hein ? J’ai finalement réussi à récupérer son numéro !

Je lève un sourcil, pour l’encourager à poursuivre : « Mais si, tu sais bien… Federico, le barman… Il a fini par craquer. »

– Et tu es sûre que ce n’était pas juste pour se débarrasser d’une cliente envahissante ? Plaisanté-je.
– Tu as une tête horrible, et tu es de mauvais poil !
– Mais non, je te taquine. Après tout tu l’as bien mérité, après le réveil de ce matin. J’ai failli tomber de mon lit, mentis-je.
– Je n’avais pas envie qu’on rate toutes les bonnes affaires, voilà tout. Tu me remercieras en fin de journée ! Allez viens !

Elle me tire par la manche, pressant le pas. Je sais qu’elle a raison ; les pièces rares et recherchées partent souvent en début d’évènementiel, car les connaisseurs ont l’habitude d’y être à la première heure pour négocier les prix et repartent avec leurs trouvailles aussi vite qu’ils sont venus. Cinq minutes de marche rapide plus tard, nous achetons notre billet d’entrée et découvrons les lieux.

Le marché Vintage fait la part belle à la mode vestimentaire. Quelques détaillants vendent des objets décoratifs, de l’ameublement et des oeuvres d’art – à des tarifs souvent exorbitants ! – mais près de quatre-vingt pour cent des stands proposent vêtements ou accessoires de mode. Du prêt-à-porter d’occasion aux nouvelles créations d’inspiration vintage, des folles années trente aux multicolores eighties, tout le monde peut trouver son bonheur dans ce joyeux bazar. Pas besoin de se revendiquer spécialiste, il suffit d’être curieux ! Néanmoins, s’intéresser quelque peu à l’histoire du stylisme peut aider à séparer le bon grain de l’ivraie, à esquiver les arnaques et à dénicher les bonnes affaires. Et puis, pour les adeptes des tractations sans fin, il y a toujours possibilité de négocier les prix. Le marché, en ce sens, se rapproche d’une brocante classique.

A gauche se dresse un immense hangar consacré à la mode vestimentaire; celui du fond, plus modeste en taille, rassemble les stands d’ameublement. En extérieur, une scène a été aménagée pour les différents spectacles et concours. Musiciens, compagnies de danse et anonymes en tenues rétro vont se succéder sur les planches tout le long de la manifestation, pour leur plaisir et surtout pour celui des badauds. Bien que pressée de se lancer dans la chasse aux trésors vestimentaires, je réussis à convaincre Coralie de débuter la visite par le hangar dédié à l’art décoratif. Nous décidons alors de parcourir celui-ci rapidement, en évitant tout achat et en limitant nos haltes. De l’entrée, on peut d’ores-et-déjà constater que le orange criard, typique des années soixante-dix, est une fois de plus à l’honneur pour cette édition. Dans les remarquables, Coralie me désigne un fauteuil carotte aux poils longs – qui irait selon elle merveilleusement dans son salon ; je prends quant à moi quelques secondes pour admirer un incroyable halogène mandarine au corps ondulé. Son prix, tout aussi incroyable et agrémenté de trois zéros, m’encourage à rejoindre mon amie au pas de course.

Coralie m’entraîne d’un pas rapide vers la sortie nord du bâtiment, amorce un virage, et fonce vers l’entrée voisine. La foule se fait tout de suite plus dense, et il faut déjà penser à slalomer entre les obstacles avant même de pénétrer dans le hangar. Nous franchissons le seuil mais l’air frais décide de rester sur le pas de la porte. A l’intérieur, la chaleur est étouffante. Je comprends pourquoi en levant les yeux : le toit est en réalité composé d’une verrière de plexiglas, enchevêtrée de poutres métalliques, où les aérations se font rares. L’effet de serre transforme l’endroit en une véritable fournaise, et la masse humaine n’arrange rien. Toutefois, la lumière étant au rendez-vous, les couleurs éclatantes des différents stands et tissus donnent envie de pousser plus loin l’exploration. Coralie m’explique qu’avant toute chose, elle souhaite trouver une robe pour un mariage futur. «C’est Typhène qui a décidé d’organiser une cérémonie rétro ! Je suis l’une des témoins, alors ce sera l’occasion de me faire repérer par tous les célibataires présents à la mairie» me dévoile-t-elle, sourire en coin. Je lui fais remarquer: «Et qu’est ce que tu fais du numéro de téléphone que tu viens de récupérer ?». Elle me rétorque avec une moue que ce n’est jamais bon de se cantonner à un seul poisson. « Un peu comme les fringues, d’ailleurs ! » rajoute-t-elle, en faisant une halte devant une vente de jupes bariolées. Je lui explique que je continue d’avancer et qu’elle n’aura qu’à m’appeler pour me retrouver. Elle hoche la tête :« Entendu ! Te perds pas au milieu du cuir ! ».

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