En pleine lumière

Texte proposé lors du Blind Text 2013 organisé sur le forum du MDE. Le thème était « Amour ».

***

Aujourd’hui, comme souvent depuis quelques temps, elle ne ressentait aucune envie de travailler. Elle n’avait envie de rien, d’ailleurs. Tout était fade, sans saveur. Cela faisait exactement trois ans qu’elle était en service ici, et un sentiment de tristesse étreignait son âme, depuis cette fois où elle l’avait rencontré, lui.

Lui, cet idéal. Si gai, si lumineux. Le revoir lui rendrait sa vivacité, sa joie de vivre, elle le savait. La seule fois où ils s’étaient entrevus, c’était il y a bien longtemps maintenant, elle avait bien cru défaillir. Un coup de foudre, comme on dit. Elle se souvenait de ce moment comme si c’était hier. Durant un prélude à sa première soirée de travail, un crépuscule orangé, il s’était attardé en fin de journée, et voila c’était tout : leurs regards s’étaient croisés en ce quatorze février, et l’amour avait empli son cœur esseulé.

Pendant quelques temps, elle avait passé des soirées guillerettes, à imaginer encore et encore à quoi ressemblerait leur future rencontre. Auraient-ils l’occasion d’échanger quelques mots, cette fois-ci ? Elle avait tant de questions à poser, elle, la casanière, à un aventurier comme lui. Elle était certaine que c’était un voyageur, un baroudeur, et qu’il pourrait la faire rêver pendant des heures en lui dépeignant une forêt équatoriale ou un désert d’Asie. En retour, elle pourrait lui raconter ses expériences théâtrales. Dans sa carrière, elle en avait vu passer des spectacles sur ces planches, qu’ils soient joués ou non. Des pastiches, des drames historiques, des disputes entre comédiens et des relations vaudevillesques…  Certes, elle garderait pour elle les ragots des coulisses, mais l’activité de la scène était telle que cela suffirait bien à entretenir la conversation. De plus, il lui semblait que leurs deux professions avaient de nombreux traits convergents, et il était bien connu que posséder des centres d’intérêt communs facilitait les choses dans le domaine sentimental. Enfin, ce qu’elle souhaitait, c’était l’écouter lui, boire ses récits, être toute ouïe, l’admirer lorsqu’il enfilerait son costume de conteur, et se laisser porter par la magie d’un moment à deux.

Cependant, les nuits s’étaient succédées, et le bonheur lié à cette rencontre avait commencé à s’effilocher. Peu à peu, la joie avait été troquée contre de la déception ; il ne souhaitait peut- être pas la revoir autant qu’elle le désirait. Il ne lui avait fait aucune promesse, après tout, même s’il lui avait semblé que l’attirance était réciproque. Les regards ne trompent jamais, se répétait-elle. Mais après quelques mois, il avait bien fallu qu’elle se rende à l’évidence : il ne reviendrait pas. Il avait sans doute trouvé mieux à faire, mieux à charmer, mieux à éblouir. Après tout, elle comprenait tout à fait : elle n’était certainement pas assez bien pour quelqu’un comme lui. Il était trop occupé, trop pris, ou bien il avait dû repartir en voyage, loin d’ici, profiter de la nature et des grands espaces, avec les étoiles pour seules compagnes. Elle ne savait pas trop si elle devait être en colère contre lui, ou contre elle-même. Il lui fallait l’oublier et le rayer de son esprit.

Alors elle s’était réfugiée dans son activité professionnelle. Les représentations s’étaient enchainées à un rythme effréné, le public s’entassant chaque soir dans le petit théâtre, et elle avait tenté de se concentrer sur ses tâches répétitives plutôt que de penser à lui. En vain. Un décor de ciel bleu, un reflet lumineux ne rappelaient que lui. Enfin, elle avait fini par accepter sa propre morosité comme un compagnon de vie.

Quelquefois comme aujourd’hui, date anniversaire de leur première et dernière rencontre, une rechute pointait le bout de son nez : Halogène jetait un œil à travers les carreaux de verre teinté dans l’espoir d’apercevoir la silhouette de son bien-aimé. Puis la mélancolie refaisait surface accompagnée de son amie, la terrible lucidité, brisant alors son rêve amoureux pour le reste de la soirée.
Elle n’était qu’une modeste poursuite après tout, et lui, l’inaccessible Soleil.

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