Cohabitation

— Placard, ramène ta fraise !
Toujours la même rengaine.
Placard, viens là.
Placard, livre-moi ça.
Placard, garde ça.
Sans déconner, on risque pas de l’oublier, mon nom, à force de le rappeler à tout bout de champ. Parfois j’aimerais bien décamper, un mois ou deux, pour avoir la paix. Me mettre au vert, profiter des gourmandises de l’arrière-pays et me remplir joyeusement le tiroir. Je donnerais n’importe quoi pour un peu de cochonnaille, mais il parait que c’est pas bon pour mon colocataire. Un peu fourbu, je me lève de mon siège et me dérouille les guiboles. Je sens que l’acolyte fait de même ; pour une fois qu’on prenait notre pause au même moment, faut qu’on nous tanne… C’est pas croyable. Je réajuste ma chemise et la glisse dans mon futal, histoire d’être présentable.
Le patron, flanqué de ses deux zouaves aux chicots jaunâtres, tape du pied devant la porte close de la réserve. Tendus comme leur propriétaire, ses trois poils gigotent sur le caillou qui lui sert de machine à penser, et sa bobine est aussi rouge que le cul d’un macaque. Il est en rogne, je le vois bien. Mais qu’est-ce que je peux y faire, hein ? Je suis pas responsable des écarts de conduite de mon occupant. Ses deux chiens de garde se tiennent le bide pour pas vidanger à force de rigolades. Ils se doutent de rien, comme le patron, mais s’ils savaient, ils se bidonneraient moins. Leur marrade, ça lui donne des envies de meurtre, au coloc’. N’aggravons pas mon cas, je dis, on m’enfonce assez comme ça pour tes sorties nocturnes.
— Tu peux nous expliquer cette merde, là-dedans ? hurle le big boss.
Il me désigne la zone de stockage. Pour le moment, le patron la tient fermée, la paluche sur la poignée. C’est pas bon signe. La situation susurre un truc drôlement moche à mes oreilles ; aucun bruit en provenance de la réserve, mais y’a des trucs tellement silencieux qu’ils en deviennent assourdissants, voyez ? J’ai l’ouïe fine, pour les emmerdes. Et puis ça fleure pas bon non plus. Un mélange de fosse septique et d’iode. J’ai horreur de l’odeur de l’océan. Le colocataire, il adore ça je sais, ça lui rappelle sa marmaille. Mais pour moi, c’est synonyme d’embrouilles. Qu’est-ce que ça va être, ce matin ? Comme je réagis pas, le patron agite sa grosse main cornée devant mes yeux :
— Oh, Placard, tu m’réponds ou bien ? T’étais de surveillance, alors j’aimerais bien savoir ce que t’as foutu.
C’est vrai que ça schlingue énormément. Il a pas dû y aller avec le dos de la cuillère.
— On peut ouvrir ?
— Réponds d’abord. T’as vu quelque chose ?
— Ben, non. Rien vu, rien entendu. Désolé patron. J’ai dû m’assoupir.
Le boss fulmine :
— Encore !
Il me chope par le col de la chemise, juste au niveau de la glotte, là. Il a une sacrée poigne ; on dirait pas comme ça, le vieux débris, mais il a encore de beaux restes. L’éducation sicilienne à la dure, ça laisse des traces. Il resserre un peu l’étau. Il veut que mon acolyte ait la pression, ou quoi ? Je retiens mon souffle, j’ai pas trop le choix. Je le sens qui s’échauffe, à l’intérieur. Calme-toi, je dis, c’est pas le moment.
— Me raconte pas de craques, Placard, sinon tu sais très bien comment elle va finir, cette histoire. Si t’es encore sur tes deux jambes, c’est parce que t’as été un mec plutôt réglo jusqu’à présent, intègre, tu vois, qui discutait pas les ordres et qui faisait son boulot. Moi, j’reconnais ce genre de qualités, chez mes gars. Ta paye, t’as pas à t’en plaindre, pas vrai ? Mais là, ça commence à devenir dégueulasse. C’est la troisième fois que tu pionces alors que tu devrais pas. C’est la troisième fois que tu pionces, et qu’on me salope une livraison de xeu. Vous, vos gueules !
Il fusille du regard les deux molosses, qui ferment leurs clapets. Fini de rire. En rage, le patron pousse la porte de l’entrepôt, et on se prend l’odeur de plein fouet. Ça pue la poiscaille faisandée et le fumier. Je déglutis. J’ai beau être habitué, ça me met toujours un peu les foies. Y’en a partout, des bonbons par centaines déversés au sol, gâchés, mêlés à cette merde visqueuse et bleutée. Ça colle sous les godasses et si on reste trop là à patauger, ça va dissoudre le cuir comme si c’était du cacheton effervescent. Puis on fondrait avec. C’est acide, cette poisse. Y’en a vraiment partout, du sol au plafond. Le truc devait être gros pour qu’il relargue autant. Putain, comment je vais expliquer ça ?
Le boss me scrute toujours, il essaie de deviner ce que je cogite, à lorgner ma trogne comme s’il pouvait y décrypter quelque chose. M’est avis qu’il stagne à des kilomètres de la vérité. Il a des soupçons, c’est sûr ; remarquez, j’en aurais aussi si j’étais à sa place. Votre gardien qui pique un somme pile quand y faut pas, et trois fois de suite en plus, ça vous met la puce à l’oreille. Vous vous dites forcément que le garde, il a trempé dans un truc pas net, il est de mèche. C’est pas crédible. Continuer à débiter des bobards, ça va me coûter mon taf. Et ma tête, ou mes jambes, selon l’humeur du patron. Du coup, tu sais quoi ? J’ai changé d’avis. T’as la permission de faire ton show. Laisse-moi faire une introduction, et ensuite c’est ton tour. Mais pour une fois, me mets pas en veille tout de suite, hein ? Histoire que j’en profite un peu.
Je me retourne vers le chef, je recule de deux pas dans la pièce, voilà comme ça, paumes vers le ciel en guise de pardon pour la suite.
— Ok, patron. Vous vous souvenez il y a deux mois, cette petite livraison en plein désert ?
— Ouais…
— J’avais dû m’en charger, parce que Azi, il tenait une fièvre de cheval et y pouvait pas se déplacer.
— Ouais…
— Et j’étais finalement revenu avec la came, en caftant que j’avais croisé personne à part deux cactus et un tatou.
— M’en souviens. Le client s’est volatilisé. On n’a jamais retrouvé le contact avec qui on devait conclure l’affaire.
— Bon. Ben en fait, on m’a filé du flouze, et c’était pas pour des prunes.
Je déboutonne ma chemise et laisse apparaître mon gras. Le patron et les deux caïds font les yeux ronds. Ouais, vous avez pas la berlue, les gars. J’ai bien une fermeture éclair sur le buffet. Être un cobaye, ça paie mieux que de bosser pour la pègre, la somme est rondelette. Et chaque nuit, je dors tranquille, vu que mon colocataire s’occupe du taf pour moi : le résultat n’est pas très propre, faut avouer, mais il se débarrasse des intrus alors les traces de crasse, c’est un moindre mal.
Cette cohabitation, ça demande un léger sacrifice vu que lui et moi, on partage le même espace, mais je me suis dit qu’il y avait assez de place pour deux là-dedans. Sûr que ma vieille mère, elle jacterait que je peux en accueillir trois de plus, vu la panse que je me trimballe. Un Placard avec une foultitude de rayonnages. Le chèque fait oublier les désagréments, comme les flatulences quotidiennes ou l’envie de gerber devant les poissonneries. Et puis, on s’habitue vite à ne plus être seul en permanence ; le coloc’, il a de la conversation, voyez. On a sympathisé, en quelque sorte. Parfois, il me parle de comment c’était avant pour lui, sur sa planète natale ; je crois bien que ses gosses lui manquent. Je suis sûr que s’il avait le choix, il repartirait chez lui. C’est un papa-poule, et un nostalgique. Au lieu de ça, il est coincé ici-bas, alors on papote, et je tâche d’être un nid douillet pour son compte. Moi, contrairement à lui, j’ai eu le choix, et j’ai droit à une sacrée compensation.
Je fais la grimace pendant qu’il dézippe la fermeture ; ça tire un peu, mais c’est pas désagréable. Il a hâte de sortir. Après ce qu’il a dû bouffer l’autre nuit, je comprends pas ; vu la masse visqueuse qu’il a craché, ça a dû ressembler à un immense festin. Je sens qu’il sourit. Les trois lascars, par contre, ils tirent la tronche. Allez savoir pourquoi.

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