[Les 24 heures de la nouvelle 2015] Un air de flûte

Ce weekend, du 9 au 10 mai 2015 ont eu lieu les 24 heures de la nouvelle ! Presque 140 écrivains se sont lancés dans l’aventure, cette année.
Le thème tiré au sort pour cette édition était le suivant : « L’histoire doit intégrer un lieu abandonné depuis un certain temps. Que ce soit juste une pièce oubliée, un château en ruine, une ancienne station de métro désaffectée ou encore un vieux jardin en friche par exemple. »
Pour en savoir plus sur l’événement (et lire tout plein de nouvelles chouettes ! 🙂 ), rendez-vous ici : http://24hdelanouvelle.org/

Quant à ma participation, la voici… Bonne lecture à tou.te.s 🙂

Un air de flûte

 — Téo, arrête ça.
Son fils de sept ans, assis à l’arrière de la Twingo, ne voulait plus lâcher le pipeau en plastique bleu que lui avait offert sa grand-mère, l’année passée. Il l’avait rencontrée pour la première fois, sans se douter que ce serait la dernière. La vieille bique avait passé l’arme à gauche deux mois plus tard. Une chute malheureuse dans les escaliers de sa maison isolée.
Camille soupira. En tant que seule « petite fille chérie » disponible pour s’occuper de cela, elle s’était engagée à retaper la bâtisse de la défunte cet hiver et à rafraîchir le jardin pour la revente. Sur le moment, elle avait pensé que ce serait une bonne idée : les flocons, l’air pur de la montagne, le calme de la nature pour les vacances de Téo… Les six heures de route pour atteindre le département l’avaient un peu échaudée. Et maintenant, le chemin forestier pour le village n’en finissait plus de grimper. Sur les bas-côtés se pressaient d’immenses chênes qui obscurcissaient le ciel cotonneux. Au pied des troncs, une mousse généreuse se laissait en partie recouvrir des premières neiges.
Bientôt, les demeures de bois et de pierre noire apparurent, et un panneau indiqua l’entrée de la commune. Camille continua de rouler sur cinq cent mètres jusqu’à rejoindre une sente beaucoup plus étroite, en terre, en contrebas du chemin principal. Et au bout, le chalet de la vieille bique se dressait sur deux étages, entouré d’un carré de mauvaises herbes.
La jeune femme gara son véhicule entre la grange et un puits, tous deux condamnés depuis longtemps. Elle manqua d’ailleurs de percuter l’ancien point d’eau en reculant.
Elle arrêta le moteur, enleva le verrouillage de sécurité et descendit de la Twingo. Son fils l’imita en faisant claquer la portière et se précipita vers le puits pour essayer de regarder à l’intérieur. Il escalada les pierres et jeta d’abord un œil dans une fente entre les épaisses lattes de bois qui scellaient le trou, avant d’y coller une oreille.
— Maman, j’entends quelque chose !
— Descends de là, Téo.
— On dirait une musique !
Comme il n’obéissait pas, Camille vint le récupérer elle-même.
— On verra ça plus tard. Regarde comme la maison de mamie est grande. Tu vas m’aider à la ranger, d’accord ?
Son fils dans les bras, Camille se dirigea vers la porte d’entrée du chalet et força afin de la déverrouiller. L’intérieur était sombre et humide, on sentait que l’aération n’avait pas été faite depuis des lustres. Des toiles d’araignées avaient élu domicile un peu partout, une odeur de poussière et de moisissure lui chatouilla le nez. La jeune femme soupira de nouveau. Sous ses pieds, le plancher centenaire craqua. Elle reposa Téo et, se maudissant d’avoir oublié la lampe torche, elle se rendit au sous-sol et tâtonna afin d’y déterrer le compteur électrique pour remettre le courant. Puis elle remonta, appuya sur le premier interrupteur qu’elle dénichât et la lumière fût, claire, réconfortante, rassurante.

Camille observa autour d’elle et toussa. Il n’était pas trop tard pour se mettre au travail, un peu de ménage ne serait pas de trop. Elle guida son fils à l’étage dans l’une des chambres d’amis – en réalité, la chambre qu’elle occupait elle-même lorsqu’elle venait, petite, visiter la grand-mère. Il y avait deux lits simples où ils pourraient dormir le temps des vacances. Elle lui confia la tâche d’en arracher les draps puis de défaire leurs bagages pendant qu’elle se chargeait du reste.

Les deux jours suivants ne furent qu’une succession de coups de balai et de coups de chiffon. Déterminée, Camille ôta les vieux rideaux, épousseta les tapis du salon, aspira toutes les toiles d’araignées qu’elle aperçut, tandis que son petit garçon astiquait la vaisselle, les vitres et les meubles anciens avec l’enthousiasme des jeunes travailleurs. La bâtisse retrouva peu à peu sa luminosité et sa fraîcheur d’antan et il fallut ensuite s’atteler aux réparations. Il manquait plusieurs balustres à la rampe d’escalier et certaines lattes du plancher étaient à remplacer.

Le troisième jour, alors que Camille s’occupait de la balustrade, elle surprit son fils, l’oreille scotchée à la fenêtre d’entrée.
— Qu’est ce que tu fais ?
— J’écoute, répondit Téo.
— Quoi ?
— Le joueur de flûte, celui dans le puits.
Encore dans son monde, songea la jeune femme. Elle pesta tout bas. L’an dernier, la grand-mère avait dû lui conter l’histoire de l’ébéniste. L’artisan avait installé son atelier ici – dans l’ancienne grange –, juste avant l’étrange épidémie qui toucha les populations montagnardes, au XIXe siècle. Amateur de musique, apprécié des villageois, l’homme avait guidé les enfants de la bourgade jusqu’à un endroit protégé, en leur jouant de la flûte. L’épidémie s’était alors mystérieusement tarie, mais on ne retrouva jamais l’ébéniste ainsi que les petits.

Le quatrième jour, un soleil d’hiver illumina le jardin en friche et Camille décida d’éliminer les mauvaises herbes. Son fils l’aida une partie de la journée. Elle remarqua qu’il restait étonnamment silencieux, lui qui d’habitude ne pouvait s’empêcher de jacasser pour tout et rien. Par moments, il se mettait tout de même à fredonner un air enjoué, mais Camille ne le reconnaissait pas. À la fin de la journée, le jardin était de nouveau présentable. Tous deux épuisés par leur labeur, la mère et le fils se glissèrent dans leurs lits respectifs.

Dans la nuit, un cri d’enfant réveilla Camille en sursaut.
Téo.
Elle tourna la tête vers où devait se trouver son petit et se rendit compte avec horreur qu’il n’était plus là. Camille se leva en trombes, tituba jusqu’aux escaliers qu’elle dévala deux par deux. La porte du chalet était grande ouverte.
Sans prendre le temps de se chausser, elle se rua vers l’extérieur et cria le nom de son fils. La pleine lune emplissait le ciel nocturne, énorme, rouge. Elle donnait une couleur sang à la neige. Camille fit le tour de la maison et de la grange en s’égosillant, regarda dans la voiture, hurla encore. Pourquoi était-il sorti ? En pleine nuit, en plus ! Son cœur battait à tout rompre. Malgré le froid, malgré le sol glacé sous ses pieds nus, Camille suait de peur.

C’est là qu’elle l’entendit.

Les notes piquées, les envolées joyeuses… L’air de flûte. Celui que chantonnait Téo. Il ne l’avait pas inventé, alors ? La jeune femme s’élança vers le puits. La musique provenait de là. Les lattes de scellé avaient disparu.
— Téo !
Camille hurla au-dessus du trou noir. Au fond, elle ne voyait rien du tout. Elle n’entendait que cette fichue mélodie. Qui avait pu enlever le bois ? Sûrement pas son fils, les planches étaient solidement clouées au rebord de pierre. Alors qui ? Et est-ce que Téo se trouvait bien là-dedans ? Elle l’avait entendu crier, mais est-ce que ça signifiait qu’il était tombé ?
Petit à petit, ses yeux s’accommodèrent à l’obscurité ambiante. Bien qu’elle ne distingua toujours pas le fond, Camille remarqua que l’intérieur du puits était irrégulier. Contre les parois, des excroissances rocheuses décalées les unes des autres, telles des marches étroites, ébauchaient un chemin qui s’enfonçait vers l’inconnu.
L’air de flûte se poursuivait, mais son tempo, de plus en plus rapide, accentuait le stress de la jeune femme.
Soudain, l’appel de Téo du fond du trou lui parvint, déformé par les échos :
— Maman, aide-moi.
Camille ne réfléchit pas longtemps. Elle sauta dans le puits, posa ses pieds nus sur les deux premières pierres tout en demeurant agrippée au rebord, puis progressa tout doucement marche après marche, en glissant ses doigts dans les encoches de la roche afin d’assurer son équilibre.
La descente prit un temps très long, plusieurs minutes, peut-être une bonne heure. Lorsque Camille posa enfin le pied sur le fond asséché du puits, son fils n’était plus là. Elle tâta les parois dans le noir, l’appela… La musique s’était arrêtée. Elle s’accroupit. À l’opposé des marches les plus basses, un courant d’air lui fouetta le visage. Un couloir étroit dans lequel elle pouvait ramper s’ouvrait devant elle. Et tout au bout… Un élargissement. Une lueur diffuse. Une cavité ?
Camille s’engouffra dans le boyau de terre, faisant fi des insectes et des vers d’un blanc laiteux qui grouillaient autour d’elle. Elle progressa à la force des bras, car l’étroitesse de l’espace ne permettait pas de se mettre à genoux. Alors qu’elle s’approchait de la sortie, l’air de flûte reprit, plus fort, plus rapide encore, comme pour la guider plus avant. Camille augmenta la cadence.
Enfin de l’autre côté, la jeune femme se redressa. Le plafond se trouvait assez haut pour qu’elle puisse tenir debout. Elle s’avança tout en se frictionnant les bras, frigorifiée, recouverte de terre. Devant ses yeux se déployait une immense grotte parée de stalactites. La musique du flûtiste rebondissait sur chacune d’entre elles, sur les parois humides, sur les colonnes rocheuses. Elle semblait provenir de plusieurs endroits à la fois, inatteignable.
Le lieu était encore très sombre, la jeune femme ne savait pas vraiment où elle mettait les pieds. Pourtant, elle poursuivit ses recherches.
— Téo ! hurla-t-elle de nouveau sans recevoir de réponse.
Elle emprunta une petite corniche qui semblait faire le tour de la grotte mais, butant soudain sur une pierre, Camille tomba. Elle dévala une pente douce et, arrivée en bas, retint un cri de douleur. En tâtant sa cheville droite, elle s’aperçut qu’elle se l’était tordue.
Au fond de la grotte, le sol était humide, gorgé d’eau. Mouvant.
Une voix qui ressemblait à celle de Téo mais qui n’était pas vraiment la sienne murmura :
— Maman, aide-moi.
— Maman, aide-moi, répéta une autre, fluette.
— Maman, maman, dit en écho une troisième, métallique.
La mélodie flûtée continua de se jouer en sourdine. De petites ombres s’approchèrent de Camille. Des silhouettes d’enfants, par dizaines. Au centre, la jeune femme crut reconnaître son fils qui traînait la jambe. Il avait dû se blesser, lui aussi, en descendant dans le puits. Sans pouvoir les dénombrer, Camille se dit qu’ils devaient être cent trente et un, à se masser là devant.

Cent trente et un, et quatre fois plus de crocs, qui se jetèrent sur elle.

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