Ecriture : « Attention, ça va trancher chérie ! »

C’est forcément arrivé à certains d’entre vous, et pas qu’une fois.
Vous répondez à un appel à textes dont la contrainte est « maximum : 20 000 signes espaces comprises », mais vous écrivez un jet qui en fait 30 000 ; ou bien votre éditeur vous explique que, pour la collection en question, il lui faut un texte de 100 000 signes, « pas plus » : alors votre roman à 110 000 signes, là, il va falloir le tailler (un peu).

À première vue, ça ressemble à une mission impossible. Dans l’exemple de la nouvelle, ça revient à jeter 1/3 du texte à la poubelle. Pour le roman, 10% devront terminer leur existence dans les limbes de l’oubli. Im-po-ssi-ble. Et puis, comment ?! Charcuter, amputer un texte que vous avez pensé jusqu’à la moindre virgule, simplement pour satisfaire des velléités éditoriales ? Un texte que vous aimez déjà d’amour, comme un enfant, votre propre chair… Non, vraiment, comment peut-on vous demander ça ?

Dans la suite de ce billet, je vais essayer de répondre à cette question et de rassembler 6 « trucs » pour mener ce travail à bien. Comme d’habitude, les conseils qui vont suivre découlent de ma modeste expérience et ne conviendront pas à tous, alors faites votre marché en toute liberté 🙂 Je pars aussi du principe que le plus gros du travail de correction a déjà été effectué, que votre texte « se tient comme il est » (c’est à dire, sans faille énorme, sans déséquilibre structurel important, sans lacune particulière à combler).

Se dire que c’est possible

Oui, réduire un texte à l’extrême, alors même que vous pensez que c’est insurmontable, c’est possible. Je le sais parce que je l’ai vécu plusieurs fois. À chaque fois, pendant les moments qui précèdent ce travail de découpe, mon esprit veut TOUJOURS me convaincre du contraire.
Mais j’arrive tout de même à mes fins. À chaque fois.
Alors, même si ça vous parait être l’ascension de l’Everest qui se profile, rassurez-vous d’emblée : vous allez y arriver 🙂 Vous allez surmonter cette épreuve.

Se répéter ça avant de commencer, ok, on dirait de l’auto-suggestion. Mais personnellement, ça m’aide à me mettre au travail, ça me donne de l’énergie et ça me pousse vers l’objectif à atteindre (au même titre qu’une date-butoir va me tirer en avant, cf. mon précédent billet sur « Comment tenir le rythme d’écriture« )

Réduire, c’est améliorer son texte

Alors, bien sûr, il ne s’agit pas de découper n’importe comment. Mais souvent (presque toujours ?), je me suis aperçue que réduire était pour un mieux. Grâce à ça, je débarrasse mon jet de ces petits morceaux qui, au final, n’apportaient pas grand chose à l’ensemble. Il devient plus épuré, plus concis et, la majeure partie du temps, plus clair pour le lecteur. On est beaucoup à garder les différentes versions d’un texte, alors faites le test : relisez deux versions, et comparez : laquelle vous semble la plus efficace ? Il y a fort à parier que ce sera la moins volumineuse des deux. Je n’applique pas de façon systématique la « règle des 10% » (chère à Stephen King), qui consiste à nettoyer sa version V de 10% de son volume pour obtenir la V+1. 10%, c’est un nombre et du coup, ça me parait arbitraire, car tout dépend de votre version de départ, de votre style (plus ou moins concis à la base) et de votre objectif à atteindre. Quelquefois, le nettoyage sera plus conséquent que ce pourcentage, quelquefois, il le sera moins. Peu importe. Le tout à mon sens est de prendre conscience que votre texte peut devenir meilleur en réduisant son volume.

Éplucher l’oignon

Je ne jette jamais « tout » ce qu’il y aurait à jeter en une fois. Parce que durant le premier passage (ou même le second), j’hésite beaucoup (est-ce que je ne vais pas perdre une info importante ?), je crains encore que ça lésera ma nouvelle/mon roman (l’ambiance, l’univers va en pâtir…). On est tous très forts quand il s’agit de défendre la moindre virgule (si inadaptée soit-elle) ou la moindre expression (si bancale soit-elle) de son texte 🙂
Alors, histoire de lutter contre mon naturel froussard, j’applique une technique toute bête : celle de l’épluchage d’oignons. Passage après passage, couche après couche, pour que le travail de réduction devienne progressif et me heurte moins.

Et vous savez quoi ? Ça marche du tonnerre. Cette technique me permet de me rendre compte que j’avance, elle vient donc alimenter le fait que c’est possible (l’auto-suggestion, cf. plus haut). Une fois le 1er passage effectué, les suivants se font tout de suite plus rapidement : un peu comme si, au fur et à mesure de répéter cette action de « désherbage », je prenais de l’assurance et qu’il m’était de plus en plus facile de me convaincre de barrer un élément. Je pense aussi que nettoyer une 1ère fois, même de façon légère, rend plus visible ce qui reste de superflu dans le texte, donc je fais plus aisément le ménage.

Le micro-nettoyage peut faire la différence

Je ne sous-estime jamais la puissance du « micro-nettoyage ». Un adverbe de 4 syllabes remplacé par un synonyme de 2 ; un adjectif de moins pour alléger une description ; Un tiret de dialogue effacé, une réplique qui devient superflue en conséquence, et ce sont des dizaines de signes de gagnés. Une virgule supprimée, et vous prenez conscience que vous pouvez reformuler plus simplement, voire éliminer toute une proposition qui, après tout, n’était pas si utile que cela.
Récemment, j’ai réussi comme ça à amputer une nouvelle de 1500 signes. Elle en comptait 6500 à l’origine… (soit 23% de réduction).

Le macro-nettoyage : la force du bulldozer

Vous vous en doutez : supprimer un paragraphe ou même une scène entière, forcément, c’est efficace quand on doit alléger le volume d’un texte. Mais plus le morceau est gros, plus je trouve que c’est difficile de se convaincre de le virer… Parce que ça implique souvent des réajustements/reconstructions dans le reste du texte, donc c’est le double du boulot qui nous tombe dessus, et il faut doublement se motiver (pour supprimer + pour effectuer les corrections liées).
Alors, quand j’hésite beaucoup, j’essaie de revenir à des questions fondamentales.
Qu’est-ce que ce passage/cette scène apporte à mon texte ? (si vous n’arrivez pas à répondre à cette question ou si vos arguments vous semblent trop faibles, tranchez net)
– Si ça apporte quelque chose à mon texte, est-ce qu’il n’y a pas déjà un autre passage/une autre scène qui apporte exactement la même chose ? (si oui, voir question suivante)
– Si oui : qu’est-ce qui a fait que j’ai écrit et pour l’instant conservé ces deux passages/scènes ? Est-ce que j’ai besoin de cette « répétition » pour un effet précis ? (si non, ou si vos arguments vous semblent trop faibles, vous venez de gagner une raison pour couper).
Le simple fait de me poser ces questions m’aide à prendre certaines décisions, plus ou moins radicales 😉 Mais bon, il arrive que, parfois, on n’arrive pas à trancher du tout, à trouver des arguments pour ou contre le nettoyage, pour plein de raisons différentes : parce qu’on a pas les idées claires sur son texte ou bien parce qu’au contraire, on a trop la tête dans le guidon… Et c’est là qu’un regard extérieur peut vous sauver.

Se faire aider par un œil extérieur

Pour moi, c’est indispensable. Je n’irais jamais aussi loin dans la réduction d’un texte, si je n’avais pas la chance de pouvoir le faire relire. Alors, ce n’est pas un travail « marrant » pour votre bêta-lecteur, sachez-le. Traquer tout ce qui peut être supprimé parce qu’il y a un objectif annoncé de réduction de volume requiert de la minutie, de la précision (pour pouvoir nettoyer au niveau de la phrase même, ce micro-nettoyage dont je parlais plus haut), mais aussi une vue d’ensemble (pour pouvoir détecter les ventres mous, les gros morceaux superflus du récit). Je suis toujours reconnaissante de ce travail de fourmi, d’autant que le bêta doit aussi pouvoir argumenter et réussir à vous convaincre, de façon objective, que telle ou telle suppression est une bonne idée… 😉
Si vous n’avez personne dans votre entourage qui soit partant pour vous accompagner et gravir la montagne à vos côtés, venez donc voir du côté de CoCyclics 🙂

PS : pour ce billet, je suis partie d’un texte à 1754 mots. Il en fait maintenant 1349 🙂 Pas mal, non ?

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